L’étude d’une voie spirituelle procure non seulement un grand enthousiasme, mais aussi une grande source de désillusion, principalement liée à ce même enthousiasme. Cette assertion n’est pas neuve, surtout sur « To Agathon ». Visiblement la simple allusion à ce thème n’est pas suffisant, si j’en crois mon expérience personnelle et mes discussions avec autrui. Il faut donc donner davantage de détails.
Pour peu que l’obstacle soit franchi, l’enthousiasme apparaît moins débordant. Non pas qu’il est diminué, mais il devient mesuré, rationalisé. Par analogie il est possible d’imaginer une étincelle qui trouve suffisamment de combustible pour créer une flamme, mais faute de combustible pour l’entretenir cette flamme finit par s’éteindre. Pour entretenir la flamme, il faut penser à la qualité et non à la quantité de combustible. Il est donc nécessaire de dépasser la simple perception du besoin satisfait. Cet effort à long terme peut lasser au point de se contenter d’une baisse d’assiduité. Celle-là aussi est à surpasser. Elle œuvre selon des processus plus subtils que ceux de l’enthousiasme initial.
Il ne faut néanmoins pas s’inquiéter outre mesure, les études occultes oeuvrent sur deux aspects : l’accumulation de connaissances et leurs répercussions sur ma vie intérieure. Il y a toujours une incidence, aussi ténue soit-elle. A noter que, pour les occidentaux, cette progression est extrêmement lente : du moment où l’étincelle se produit jusqu’aux premiers effets pratiques réellement manifestes (en dehors des transformations psychiques), il peut s’écouler au mieux une vie, mais dans l’extrême majorité des cas, plusieurs existences successives. Cela étant dû à la qualité de nos structures mentales encore trop grossières pour faire le pont avec le domaine plus subtil de la spiritualité.
Je souhaite cependant atténuer cette note brutale et sévère en affirmant que les efforts fournis dans cette vie ne seront pas lettre morte dans la suivante. Ils établiront les bases d’un inné solidement ancré dans la future personnalité, d’où la responsabilité morale de ne pas sombrer dans le laxisme par lassitude. Ces études sont la voie de l’excellence et si elles peuvent tolérer la fatigue ou les épreuves, elles refusent la fausseté.
L’étude de la Magie commence donc par soi-même et fini par soi-même. On peut certes penser à rechercher des guides, des autorités afin de contrôler son avancée, mais la quête d’un maître est exclue. Pourquoi ? Le maître ne se pose en tant que tel, que dans la mesure où il a surmonté ses propres entraves, seul. Il a maîtrisé les conditions de son évolution personnelle. Le maître est donc bien mal placé pour donner des réponses spécifiques aux conditions spécifiques qui régissent la vie d’un disciple, celles-ci étant par définition différentes de celles que le maître a rencontré. Tout attendre du maître – attitude essentiellement occidentale – revient à renier ses responsabilités propres. C’est justement tout le contraire des objectifs de l’occultisme pour lequel la quête de l’Ego est l’acception, si ce n’est la compréhension, des aspects positifs et négatifs de soi, de les transcender et de les anoblir. Il faut devenir son propre maître. La lecture, les discussions, la réflexion critique doivent être les seules critères de validité. Tout le reste n’est qu’opinion et donc sujet à caution. L’expérience de quoi que ce soit est le seul gage de fiabilité. L’expérience rapportée n’est exploitable que dans le sens où elle peut offrir de nouvelles perspectives qui devront être validées ou invalidées par l’expérience et/ou la découverte personnelle. Ce comportement implique une certaine distanciation par rapport aux « données brutes ». Il y a sans doute derrière une notion quelconque, un rapport conceptuel intime avec ma conscience. L’on passe alors du sens au symbole, de l’exotérique à l’ésotérique.
C’est dans cet ordre d’idée que les grands textes occultes, métaphysiques et religieux ont été écrits. C’est pour cette raison aussi qu’ils sont aussi ardus à comprendre. Car si leur portée est œcuménique, propre à tous les hommes, leur intégration ne se réalise que dans le cœur de l’homme, détruisant en cela la notion de dogme, si chère aux religieux. Et c’est précisément à partir de cet état de fait que l’enseignement dogmatique qui attire les uns et les autres à une confession quelconque, les en éloigne dès lors que l’étincelle de compréhension se fait. La foi vécue n’est plus alors que subie, perçue, elle est générée et active. Sa polarisation, à mesure que l’étude progresse, se mêlera à la volonté qui autorisera alors la manifestation des pouvoirs latents de l’Esprit. Nous en venons à constater une différence subtile des occultistes croyants et de ceux qui ont abandonné le dogme pour en venir à une étude métaphysique plus générale. Les premiers conservent le fil conducteur du dogme mais en donnant à son lexique et à son symbolisme un sens différent du commun des autres croyants. Il est alors considéré soit comme une personne touchée par la grâce, soit comme un hérétique. Le sens commun ne comprenant que l’aspect exotérique de l’enseignement. Les seconds délaissent le dogme institué pour se focaliser sur la portée universelle de l’enseignement ésotérique. Ceux-là sont considérés comme les pires des hérétiques, comme de pures émanations du monde infernal lui-même. Leur seule rédemption se trouve dans la mort ou dans l’anathème. De plus, la mauvaise compréhension des textes en matière d’occultisme ne facilite en rien l’approche du commun des croyants aux réalités de l’enseignement quel qu’il soit. L’effort de compréhension requiert un raisonnement principal : ce que je lis est une interprétation, une adaptation moderne de textes anciens. Quelle était la langue de rédaction et ses principales difficultés de traduction (les musulmans et les juifs sauront de suite de quoi je veux parler) ? Quels étaient les conditions historiques, ethniques et philosophiques de l’époque (si tant est que nous puissions dater de pareils écrits) ? Ce brassage d’informations est aussi étourdissant que passionnant. Il permet néanmoins de distinguer l’aspect humain dans lequel l’enseignement s’est développé, de la valeur métaphysique de ce même enseignement. Dès cet instant, il sera permis d’observer une autre dimension au texte. Une dimension que les seuls mots traduits sont incapables d’exprimer. Si la foi n’a rien de blâmable, elle n’est qu’une pulsion intime incomprise vers quelque chose de plus grand et de plus beau que nos propres aspirations conscientes. Vouloir écouter ces textes par ses propres moyens est commencer la lente ascension que tous les patriarches, Jésus, Mahomet, Bouddha, etc. ont toujours souhaité. Personne d’autre que soi n’est en mesure de faire les efforts nécessaires vers la spiritualité, religieux y compris. Les grands réformateurs n’ont jamais établi de castes d’enseignement, ce sont les hommes qui s’en sont chargés. La partie exotérique est celle des prêtres, la partie ésotérique, celle du cœur.
Il serait cependant une grossière erreur que de croire que l’acquisition de la sagesse ou de certains aptitudes verront le jour dès lors que l’on maîtrise la compréhension et la portée de tout ou partie de l’enseignement du maître. Une plaie ne cicatrise pas du jour au lendemain, on ne devient pas non plus maître de sagesse en un jour. La première transformation sera d’ordre psychique. Lentement un équilibre intérieur va s’instaurer. Lentement des batailles sur des aspects de soi seront menées et gagnées au prix de nombreux efforts. Lentement la pleine conscience d’aspects divers de la vie viendra à soi. Il n’est même pas certain que cet équilibre soit complètement réalisé à la fin d’une vie, ceci dépendant de multiples facteurs. Cette « transmutation » de soi est la première étape vers une plus haute ascension spirituelle. Elle ne s’apparente nullement à une contemplation passive aussi bien que naïve qui prend ses lettres de noblesse dans l’aide désintéressée et inconditionnelle à autrui. Cette image d’Épinal est encore à nuancer. S’il y a bien contemplation, elle n’est nullement passive. C’est une observation intime de la Nature (occulte). L’observation mène à la compréhension, la compréhension à la connaissance et la connaissance à l’action. Or cette action peut se traduire par la venue en aide à autrui, qui elle-même peut prendre mille et une figures. La générosité et le dépouillement de soi ne sont qu’une expression parmi tant d’autres. Par conséquent, cette aide à autrui, qui dans notre cas intéresse les occultistes et les religieux, trouvera son expression d’elle-même. Il ne faut surtout pas la forcer, ce doit être un élan volontaire du cœur, la simple émanation de soi, un état naturel. Tout doit venir naturellement, à force d’études, de compréhension, de mesure et d’exercices. Ce qui est forcé, c’est-à-dire fait contre sa volonté ne sera que l’expression d’un sentiment qui n’est pas soi. En revanche, se faire violence dans un but déterminé est l’expression de sa volonté pour tendre à une compréhension plus subtile de son Ego. Cette transmutation psychique réclame beaucoup de luttes et d’épreuves qui seront bien souvent des échecs cuisants pour la bonne raison que nous sommes tiraillés entre la haute nature spirituelle de notre Ego et la conscience matérielle de notre personnalité. Ces combats et ces échecs nous mettent au-devant de nous-mêmes, et s’ils sont douloureux, il ne faut pas en rougir, car ils nous définissent.
Vouloir dépasser les peurs, les préjugés, les dépressions de toute sorte, les lieux communs, enfin tous les aspects de la vie humaine qui maintiennent l’homme dans son état de médiocrité actuel, c’est entrer en quête de Dieu, entrer sur le chemin de l’occultisme. C’est tenir compte que la réalité n’est qu’une apparence de multiples aspects, et qu’elle transcende forcément tout ce qu’on peut voir ou imaginer d’elle.
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